LA VIE APRÈS SIHAM. Faire le deuil des parents égyptiens

Africiné Magazine - Michel Amarger 28 January 2026

Il est toujours douloureux de perdre ses parents. Surtout quand on entretient un rapport affectueux et rapproché avec eux. L’Egyptien Namir Abdel Messeeh en fait l’expérience et tente de la sublimer en réalisant un film sur cette perte qui est aussi une étape. La Vie après Siham s’inscrit dans cette dynamique personnelle en revisitant le passé pour le dépasser. Le cinéaste né en France, grandi en Egypte jusqu’à ses deux ans, a vécu avec ses parents en banlieue et s’est formé au 7ème art à La FEMIS.
Il se dirige rapidement vers l’exploration de l’intime avec son film court, You, Waguih, 2005, qui regarde son père, puis La Vierge, les Coptes et moi, son premier long-métrage, lauréat du Tanit d’argent aux JCC 2011. Le film prend prétexte d’une enquête sur les apparitions de la vierge au sein de la communauté copte chrétienne à laquelle appartient sa famille, pour suivre les émotions de sa mère, Siham. Pleine de charisme, d’affection débordante, d’exubérance, elle captive la caméra comme une vedette.

La Vie Après Siham commence en 2015, lorsque la mère du réalisateur décède à 71 ans. Ce dernier cherche à adoucir sa peine en enregistrant son absence et la faire revivre dans les pièces de son appartement à Pantin, en banlieue parisienne. Le film s’oriente ensuite vers une sorte d’enquête pour cerner la personnalité de la mère, de l’épouse, et reconstituer son destin avant 1973 où la famille s’est fixée en France. Namir Abdel Messeeh creuse alors le parcours familial dans l’Hexagone et en Egypte.
Il remonte le temps et investit le passé de son père, originaire du village de Om Doma en Haute-Egypte. Venu d’un monde pauvre, il milite comme communiste et est emprisonné à cause de son engagement politique au début des années 60. Après sa libération à l’époque de Nasser, le militant se retrouve poussé à l’exil par Anouar el-Sadate. Il vise l’Angleterre et se retrouve en France. Le film évoque sa peine lorsque sa femme disparaît et ses échanges avec son fils pendant les huit ans qui précédent sa propre mort.

Mon but est de transmettre un message d’amour, une expérience difficile et douloureuse“, confie Namir Abdel Messeeh qui n’hésite pas à filmer quelques accrochages affectueux avec son père. Pour cet adulte au regard d’enfant, le documentaire constitue une sorte de catharsis : “Pour survivre, dépasser le deuil, la perte, l’incompréhension de la mort des gens qu’on aime. C’est une motivation personnelle qui rejoint une question existentielle.” Ainsi de France en Egypte, le cinéaste remonte dans les souvenirs familiaux comme pour rattraper le temps, le fixer.
Il capte les discours, regarde les lettres échangées, les photos de famille et ponctue ses observations par des extraits de films de Youssef Chahine, rendant hommage au cinéaste égyptien disparu en reliant ses images au destin de ses parents en Egypte. Le fils qu’il est, accompagne ainsi les siens jusqu’au bout de leur existence, et le cinéaste qu’il est devenu, les fait vivre par son documentaire. Car Namir Abdel Messeeh est “un filmeur compulsif” comme il le reconnaît.

Le cinéaste importune ses proches avec sa caméra intrusive et fréquente. Son père tente de préserver sa part de mystère, son propre fils exaspéré, lui claque la porte au nez, sa tante lui reproche de lui rendre visite surtout pour alimenter sa collection d’images. Il est vrai que Namir Abdel Messeeh accumule beaucoup de plans, avant de trouver le sens de son documentaire lors d’un stage d’écriture qu’il anime au Caire. La production française lui permet d’étayer davantage ses visions thérapeutiques et cinématographique en soignant la post-production.
Lorsqu’il nous apprend à accepter de dire au revoir à nos parents, de dépasser la souffrance de l’abandon pour nous connecter à la gratitude et à la reconnaissance, le chemin du deuil nous permet une renaissance“, conclut Namir Abdel Messeeh. Sondant la famille, la mémoire, la filiation, il rend hommage aux siens et touche les spectateurs en proposant de vivre à fond ses émotions.